vendredi 14 mai 2021

Parce que dans la vie, on est toujours l'étranger de quelqu'un !

 L'INCONNU

Elle se réveille, se retourne dans ce lit qu'elle ne reconnaît pas. Une douce lumière traverse les volets disjoints. Elle a l'impression que c'est le silence, inhabituel, qui l'a réveillée. Non, elle entend quelques pépiements d'oiseaux, harmonieux. Une boule chaude et lourde pèse sur ses pieds. Mao est couché en boule et grogne quand elle le remue. Contre elle, Pipette se love sous la couette.
Elle émerge difficilement: elle est dans sa nouvelle maison, où elle passe sa première nuit. Tout lui revient en mémoire, le déménagement, son arrivée en fin d'après-midi, les déménageurs qui étaient déjà en train de mettre en place les meubles et les affaires, à leur goût. Elle leur a fait déplacer quelques grosses choses, qu'elle ne se sentait pas de force à ranger seule. Les objets, plus légers, elle les mettrait en place, cela l'occuperait. En fait, ils étaient pressés de partir, elle les entendait discuter entre eux. Elle les a libérés et remerciés assez tôt pour leur permettre de rentrer chez eux. Il est vrai qu'elle est un peu au bout du monde, comme ils lui ont signalé. Elle leur a répondu qu'elle attendait ses enfants, sans préciser davantage. Ils lui ont souhaité bon courage et ont grimpé dans leur camion, la laissant seule avec Mao et Pipette qui reniflaient partout, impatients de découvrir leur nouvelle maison. Elle avait dîné rapidement, après leur avoir servi les boites et les croquettes qu'elle avait prévues, d'une soupe en pack, d'un yaourt et d'une pomme. Fatiguée, elle s'était mise au lit avec sa liseuse qu'elle avait fermée au bout d'une dizaine de minutes. Ses deux compagnons avaient repris leur place habituelle et, sereine, elle s'était vite endormie.
Il semble faire beau, c'est bien pour ça qu'elle est venue s’installer dans ce bout du monde, la tranquillité et le soleil ! Elle s'étire paresseusement tandis que Mao et Pipette s'ébrouent. Elle sort du lit pour leur ouvrir la porte qui laisse entrer un rayon de soleil et entrevoir une belle part de ciel bleu. Elle vérifie depuis la porte entrebâillée que le portail du jardin est bien fermé. Mao aurait bien vite tendance à prendre la poudre d'escampette. Elle a fait peu de travaux avant son installation mais cette vérification a été primordiale. Pipette est une petite chatte peu baladeuse, mais c'est la vie d'un chat de découvrir le monde et jusqu'à présent, dans les différentes maisons qu'elle a occupées, elle a toujours retrouvé le chemin de son chez elle. Ce n'est pas une grande aventurière ! Elle préfère les longues et chaudes pauses paresseusement étalée dans un rayon de soleil, les siestes à l'ombre quand il fait trop chaud et les soirées près du poêle ou de la cheminée, sans parler des nuits sous la couette. Une opération vétérinaire lui a ôté toute velléité de chaleurs et elle ne demande pas bruyamment à rôder quand vient le printemps.
Mao, c'est une autre paire de manche. Joueur et mâle de la queue jusqu'au bout des oreilles, il ne manque jamais une occasion de vagabonder, fureter et divaguer. Certes, il revient, mais elle craint toujours une mauvaise rencontre avec un chasseur irascible, une voiture folle ou un gros animal car c'est un chien courageux, hardi, mais pas très gros et inconscient du danger, bref un gentil un peu fou.
Ils font le tour du jardin en courant, fouinant pour découvrir leur nouveau territoire, et reviennent bien vite dans la cuisine à renifler leur écuelles vides. Ils attendent leur repas qu'elle a l'habitude, à tort d'après les éducateurs canins, de leur servir avant son petit déjeuner qu'elle peut prendre ensuite presque tranquille. Elle se contente de préparer la cafetière et pendant que le café filtre tout en embaumant la pièce, elle prépare les repas de ses deux compagnons.

Ils les dévorent rapidement, chacun sachant que l'autre terminera sa gamelle s'il y a des restes.
Elle s'installe sur la terrasse ensoleillée, se gardant à l'abri de la tonnelle pour éviter les rayons qui commencent à se faire ardents, ce qui est très mauvais pour la peau, surtout quand on est une sexagénaire avancée.
Au loin, la mer scintille. Elle sait que l'eau est encore froide en ce début de printemps mais sait aussi qu'elle ne va pas résister au plaisir de s'y rendre, en traversant les champs par les petits sentiers qui y mènent.
Elle a acheté cette maison isolée au sud de l'Espagne à un couple d'Anglais qui y vivaient depuis quelques années mais que le Brexit a fini par chasser. Ils ont très soigneusement, de façon très british, aménagé la maison. Une petite cabane de jardin servait de bureau au propriétaire et, l'utilisant pour le télétravail, il lui a laissé un système de connexion très performant. En dehors du fait qu'elle est tombée sous la charme de la tranquillité et de douceur de la petite maison, enfin pas si petite que ça, avec ses trois chambres, sa cuisine moderne, sa grande salle commune et sa pergola

ombragée. Très amplement suffisant pour y construire sa nouvelle vie et recevoir ses enfants et ses amis quand ils en auraient l'envie.
Elle s'équipe confortablement et fait bondir de joie Mao et Pipette en prenant leurs laisses. La petite chatte les accompagne durant les balades, parfois jusqu'au bout, parfois en faisant demi-tour pour rentrer à la maison, où qu'ils soient.

Elle marche tranquillement sur le chemin de sable qui mène à la plage déserte. Elle n'est accessible que par la traversée des champs, ce qui décourage de nombreux baigneurs, surtout en ce mois d'avril qui peut se révéler encore un peu frais. Pipette la suit prudemment, méfiante de ce nouveau monde qu'elle n'a pas encore exploré. Mao court devant, se retournant de temps en temps pour vérifier qu'elle est toujours là. Il revient parfois, tout joyeux, fait deux ou trois bonds autour d'elle avant de repartir au galop. Elle respire l'air iodé qui lui manque depuis si longtemps, tout en laissant la douce chaleur du soleil lui caresser le visage. Un instant de bonheur, alors qu'elle approche de la plage déserte. Mao a stoppé sa course au loin et renifle curieusement, en tournant autour d'un buisson. Elle le rappelle, redoutant qu'il n'ait trouvé un poisson pourri particulièrement malodorant, comme il les aime, et qu'il ne se roule dedans. Elle n'a guère envie de lui donner un bain ce soir, sans parler de la puanteur qu'elle devra supporter. Mais rien n'y fait ! Mao refuse de revenir. Il a pourtant, en dépit de son caractère fantasque, un assez bon rappel. Elle presse le pas, lui montrant de loin la laisse qu'elle promet de lui passer autour du cou ! Elle s'approche de lui en le grondant et baisse les yeux vers le buisson qui semble tant l'intéresser. Un épineux touffu, comme il y en a tant dans ce champ sablonneux, et qui ne lui semble pas différent des autres. Elle se baisse et, avec la canne qui l'accompagne dans ses promenades, donne des coups pour éventuellement en déloger un animal ou voir ce qui intrigue tellement son chien. Le buisson semble bouger tandis que Mao, en alerte, grogne. Intriguée, elle se penche pour essayer de voir de plus près cet épineux mouvant. Le vent ? Une brise légère souffle qui effleure à peine le feuillage. Elle écarte prudemment les branches, attentive à ne pas se piquer, tandis que Mao se met en position défensive, intensifiant son grognement qui se transforme bientôt en aboiements puissants. Elle voit alors une masse sombre étalée dans le buisson qu'elle reconnaît bien vite comme une forme humaine, quasi immobile. Un des pieds est chaussé d'une vieille tennis, l'autre est nu. Un jean troué et une veste de survêtement bordeaux qui laisse apparaître un tee-shirt fripé complètent les vêtements de l'individu, jeune, mat de peau, qui remue faiblement. Elle le fixe, surprise, puis lui parle doucement, en français d'abord, puis en espagnol. C'est peut-être un pêcheur perdu, un fêtard éméché qui s'est endormi ou ??? En fait, elle ne sait pas. Elle avance sa main et la pose sur son épaule. La réaction de l'homme est brutale, soudaine et imprévue. Sa main se détend brusquement et attrape la sienne fermement. Elle recule de peur, sans qu'il ne la lâche. Mao redouble ses aboiements et se précipite sur l'inconnu qui agresse sa maîtresse. Effrayé, l'homme la lâche et, péniblement, essaie de se lever. Il n'en a pas la force et Mao lui saute dessus, l'empoignant à la jambe, bien décidé à ne pas le lâcher. Elle n'a jamais vu son chien aussi agressif et l'oblige à se calmer. Il lâche le mollet de l'inconnu tout en restant sur ses gardes, bien décidé à défendre sa maîtresse. De ses mains étendues devant elle, elle a un geste d'apaisement vis à vis de l'individu. Elle parle doucement, mêlant des mots d'espagnol, de français et d'anglais. Il est jeune et a l'air perdu. Ses lèvres sont desséchées, sa peau marquée de sel et ses vêtements sont humides. Elle lui sourit, pour le mettre en confiance. Elle se rend compte qu'il n'est pas en état d'être dangereux, trop affaibli. De plus, Mao se révèle un défenseur bien plus efficace qu'elle ne l'aurait pensé. Elle sort de la grande poche de sa veste la petite bouteille d'eau qu'elle prend toujours avec elle et la lui propose. Sans réfléchir, il se jette dessus, la lui arrachant presque des mains, ce qui déclenche chez Mao des aboiements agressifs. Malgré sa peur évidente, l'homme boit goulûment pendant qu'elle calme le jeune chien.Elle se demande d'où il vient et comment il a atterri sur cette plage. Elle remarque un vieux sac à dos échoué un peu plus loin, le ramasse et le tend au jeune homme étendu. Il écarquille les yeux et s'en empare, tout en hochant la tête. Y a-t-il eu une tempête les jours précédents qui serait à l'origine de son échouage ? D'où vient- il ? Le dialogue est difficile. Il est assis, comme ébahi mais aussi apeuré. Elle lui tend la main pour lui signifier son aide pour se lever. Il hésite et la jauge d'un regard méfiant. Un sourire semble lui redonner une certaine confiance. Prenant sa main, il se relève avec lenteur, tout en surveillant Mao

qui ne le lâche pas des yeux. Il titube en commençant à marcher, comme égaré. Elle lui propose de la suivre d'un geste de la main. Ses amis, ses enfants la taxeraient d'inconsciente, mais elle se dit qu'elle ne risque pas grand-chose, étant donné l'état de son visiteur inconnu, sans parler de la protection vigilante de son chien.

Ils marchent lentement, elle lui indique la maison qu 'on aperçoit au loin. D'un hochement de tête, il lui signifie qu'il a compris. Il regarde avec méfiance Mao qui le suit pas à pas, manifestant de temps en temps par des jappements intempestifs sa présence défensive. Elle le laisse faire, il se révèle un protecteur efficace et rassurant. Le jeune homme marchant lentement, ils mettent un temps assez long avant de regagner la maison. Elle ouvre le portail qu'elle fait semblant d'ouvrir avec la clé alors que, comme d'habitude, elle ne l'a pas fermé et ouvre la porte vitrée de la maison tout en indiquant à son visiteur les fauteuils de la terrasse pour qu'il s'y installe. Il se laisse tomber dans un des sièges et ferme les yeux, vraisemblablement épuisé. Il ferme les yeux et des larmes semblent couler, laissant des traces blanchâtres sur les joues sales . Elle préfère le laisser et pénètre dans la maison. Elle lui prépare un plateau avec de l'eau, du pain, du jambon, du fromage, disposés dans une assiette et accompagnés de couverts. Un paquet de gâteaux complète la collation qu'elle dépose sur la table de la véranda. Heureusement qu'elle avait quelques provisions, pas grand chose, car elle pensait aller au supermarché de la ville voisine faire des achats. Il hésite, s'empare de l'eau qu'il boit goulûment à la bouteille, hésite face aux tranches de jambon et se jette sur le fromage et le pain. Il est affamé. Prudente, elle n'a pas mis de couteau sur le plateau . Elle glisse vers lui la corbeille de fruits déposée sur la table de jardin. Il attrape une pomme dans laquelle il croque bruyamment, délaissant le jambon malgré sa faim évidente .

Elle tente d'entamer la conversation en se présentant, Héloïse, en nommant Mao, toujours aux aguets, et Pipette qui le regarde fixement, installée sur son coussin. Il ne semble pas comprendre et, en même temps, paraît terrorisé. Que va-t-elle en faire ? L'accompagner au village ? Le déposer au poste de police ? Le laisser partir ? L'abriter ? Il ne semble ni agressif, ni coopératif. Elle se décide à faire un café qu'elle rentre préparer, tout en le surveillant. Une méfiance qui semble partagée par Mao qui ne le lâche pas de l'oeil. Il le suit quand il se lève et la rejoint dans la cuisine. En lui indiquant le lavabo, elle comprend qu'il cherche la salle de bain et certainement les toilettes. Elle l'y conduit et lui donne une serviette propre. Curieuse, elle écoute les bruits dans la pièce d'eau, Mao devant la porte décidé à ne pas le lâcher. Il ressort un long moment plus tard, se méfiant de Mao qui le renifle pas très aimablement. Elle lui indique la terrasse où elle a déposé les tasses, le café et quelques chocolats. Il a l'air très jeune et avale plusieurs chocolats. Il est affamé.
Elle se demande ce qu'elle va décider quand il fouille son sac à dos pour sortir des documents qu'il pousse sur la table vers elle. Des photos qui découvrent des personnes souriantes face à l'objectif, des maisons blanches. Elle comprend : c'est un migrant, miraculé d'un naufrage, qui a échoué sur la plage. Il a l'âge de ses enfants, mais moins de chance. Il vient d'où ? Du Maghreb, tout proche, de la Syrie en guerre, de Turquie, d'Afghanistan ?
Dans un arabe hésitant, lointain héritage de sa jeunesse, elle s'adresse à lui et lui demande quel est son nom. Il la regarde étonné avant de lui répondre : « Sanis ». Un nom qu'elle ne connait pas. Un sourire éclaire le visage du jeune homme, presque un enfant.

Tu viens d'où ?
Elle sait son arabe loin d'être parfait, mais elle est contente de pouvoir engager la conversation.
Il la regarde et se contente d'indiquer la mer d'un large geste du bras.
Que va-t-elle faire ? Elle hésite à l'accompagner au village au poste de police, elle ne peut se résoudre à le laisser repartir comme ça sur la route. Une idée folle germe. Si elle lui proposait de dormir ici, le temps de se remettre en forme et de reprendre son chemin. Après tout, il y a un lit dans la petite maison de bois, où elle n'a pas encore installé son matériel informatique. Elle se lève et lui fait signe de la suivre. Mao sur leurs pas, elle traverse le jardin, ouvre la porte du chalet et lui fait signe d'entrer. Méfiant, il fait quelques pas, doucement, car il est décidé à éviter les crocs de Mao, toujours aussi peu aimable. Elle fouille dans les cartons que les déménageurs ont déposés la veille sur lesquels sont inscrits les prénoms de ses enfants. Elle sait y trouver quelques vêtements leur appartenant qu'elle traîne de déménagement en déménagement , hésitant à les jeter, prétendant

avec mauvaise foi qu'ils pourraient les utiliser les rares jours où ils lui rendent visite. Ils ont trouvé une utilité. Elle ouvre l'un d'entre eux et déballe des tees-shirts, des pantalons et des vestes de jogging et même une ancienne paire de tennis. Elle les dépose sur le lit et lui fait signe de se servir. Il y a dans un coin de la pièce une toute petite salle d'eau, lavabo, douche, toilettes. Certes, l'ensemble est spartiate, mais le jeune homme l'accueille avec un sourire désarmant. Depuis combien de temps, n'a-t-il pas connu ce confort ? Si même, il ne l'a jamais connu !

Elle le quitte sur un sourire et ferme doucement la porte du chalet. Elle traverse le jardin et entre dans la maison, Mao sur ses basques. Elle se sert un autre café, son péché mignon, et réfléchit. Cet inconnu qui débarque alors qu'elle vient juste d'arriver dans la région, ne serait-ce pas un signe du destin ? Que risque-t-elle à l'aider, comme elle secouerait ses enfants en difficulté ? Elle n'a guère de biens précieux à voler, n'a plus l'âge de craindre une agression sexuelle. Elle ne se voit pas prévenir la police, la délation n'est pas son genre, il faut lui laisser une chance ! Elle rapporte le plateau dans la cuisine, notant le jambon auquel il n'a pas touché. Elle se décide à préparer un repas pour eux deux, du poisson, elle en a quelques boîtes de conserves, du riz, un peu de crudités qu'elle a pris soin d'acheter avant d'arriver, des yaourts, des fruits. Elle fera ses courses plus tard dans la journée.

Elle sait que beaucoup jugeraient son attitude inconsciente, mais après tout, faire le bien est inhérent à son éducation.
La matinée s'écoule sereinement, son jeune invité ne se manifeste pas et Mao semble rester sur la qui-vive.

Il est deux heures de l'après-midi quand la porte du chalet s'ouvre. Mao bondit de son coussin où il fait une sieste au soleil et se précipite vers le jeune homme qui traverse le jardin en direction de la terrasse. Les oreilles dressées, le poil hérissé, il le suit, toujours méfiant.
Elle l'accueille avec un sourire, tout en lui indiquant la table. Il s'assoit et commence à se servir : il a l'air affamé. Elle le regarde manger, remarquant les efforts qu'il fait pour ne pas se jeter sur la nourriture et utiliser les couverts. Elle grignote à peine alors qu'il savoure goulûment son repas, se resservant. Depuis combien de temps n'a-t-il pas mangé ? Quand il arrête de manger, elle lui propose un café avec des chocolats qu'il accepte avec un joie évidente, tel un enfant gourmand. La conversation est compliquée, bloquée par la barrière de la langue. Elle tente de rassembler ses souvenirs d'arabe, mais ce n'est guère convaincant. Il répond par des monosyllabes, mêlant quelques mots d'anglais à sa langue natale. Il n'a peut-être pas vraiment envie de parler. Ils restent silencieux dans une espèce de quiétude nonchalante. Elle finit par somnoler dans la chaise longue où elle s'est installée après le repas. Elle s'endort et ce sont les grognements suivis d'aboiements intempestifs de Mao qui la réveillent. Elle met un certain temps à émerger, se demandant où elle se trouve, sortant péniblement de sa sieste. Elle est seule sur la terrasse. La porte du chalet est ouverte et le portail de jardin bat silencieusement. Elle se lève et, presque mécaniquement, va le fermer, vérifiant la présence de Mao et Pipette. La petite chatte est doucement endormie à l'ombre des canisses qui ferment la véranda et Mao la suit comme son ombre. Elle traverse le jardin pour pénétrer dans le petit chalet où un désordre indescriptible l'accueille. Tout a été fouillé, sorti, jeté. Le sac du jeune homme a disparu, mais également, elle le remarque rapidement, d'autres affaires : les vêtements qu'elle lui avait proposés, la petite radio, quelques objets de décoration. Un peu déçue, elle se dit que ce n'est pas grave et ressort en fermant la porte à clé.

En rentrant dans la maison, elle remarque son sac à main ouvert sur la table. Son porte-monnaie git, ouvert et délesté des quelques billets qui s'y trouvaient. Décidément, sa gentillesse se trouve encore une fois bien mal récompensée. Après tout, cela ne va pas l'empêcher de vivre. Il en a certainement besoin pour manger. Grand bien lui fasse. Elle sait qu'on se moquera si elle parle de sa mésaventure, elle ne la regrette cependant pas. Si elle a pu apporter dans la vie du jeune homme, quelques instants de paix, elle en est contente.

Ressortant dans le jardin, elle regarde au loin, la plage, la mer. Pourquoi ? Qu'en attend-elle?Est-ce son imagination qui lui fait voir une barque au loin ? Peut-être...
Elle range le désordre laissé par son visiteur et les reliefs du repas. Cette visite a été bienvenue finalement, cette impression de fraîcheur, cette ouverture sur un monde inconnu. Une expérience

qu'elle ne regrette pas. La journée tire à sa fin quand elle entend une voiture s'arrêter devant la maison. Elle regarde par la fenêtre et voit un véhicule de la police et trois hommes en descendre. Elle sort dans le jardin, tandis que Mao aboie furieusement pour accueillir les étrangers dans son domaine, toujours aussi aimable. Il ne fait pas de différence entre les inconnus qui débarquent. Elle sort pour le calmer et s'informer sur le sens de cette visite. Les policiers la saluent, lui souhaitent la bienvenue en précisant qu'ils ont appris son arrivée et qu'ils veulent savoir si tout va bien. Elle les rassure d'un mot aimable, accompagné d'un sourire. Ils semblent hésiter en lui demandant si elle n'a rien remarqué d'anormal.

Non, leur répond-elle.
Vous êtes bien gardée, répliquent-ils en désignant l'épagneul qui les fixe d'un air méfiant. Sans nul doute !

Bien que la taille de Mao ne lui apparaisse pas comme réellement protectrice. Ils hésitent, comme si il y a autre chose qu'ils ne savent comment annoncer.

—Vous savez qu'il y a des visiteurs indésirables sur cette plage ?

  • —  Non, leur répond-elle. Mes prédécesseurs ne m'ont rien dit.

  • —  Ah, oui ! Les Anglais ? Ils étaient un peu particuliers... Des Anglais, quoi !

  • —  C'est à dire ?

  • —  Ils étaient cools et très tolérants, très accueillants ni regardants.

  • —  Je ne comprends pas !

  • —  Vous voyez, en face, et ils montrent la plage et l'horizon, c'est l'Afrique et plus loin

    encore.
    Elle attend, ils hésitent avant de poursuivre.

  • —  Nous savons que de nombreux migrants illégaux utilisent cet endroit pour débarquer. Il y a eu récemment une tempête et on nous a signalé un échouage d'embarcation. Vous n'avez rien vu ?

  • —  Non, je viens juste d'arriver.

  • —  Il y aurait eu des problèmes entre passeurs et migrants. Ils ne se font pas de cadeaux et

    peuvent être très violents. Vous devez faire attention.

  • —  Attention ? À quoi ?

  • —  Une femme seule ! Ils ont toujours besoin d'argent, les migrants comme les passeurs. La

    violence est leur quotidien et ils n'hésiteront pas pour se procurer de l'argent ou de la

    nourriture à vous agresser.

  • —  Ils n'ont peut-être rien connu d'autre ! La faim est une mauvaise conseillère.

    Ils la regardent étonnés et mécontents, pensant : Encore une comme les Anglais !

    Ils rajoutent :

  • —  Faites attention à vous ! Vous vivez seule ?

  • —  Oui, répond- elle, mais cela fait longtemps, j'ai l'habitude.

  • —  Vous savez, insistent-ils, ils peuvent être dangereux. De plus, il est interdit de les aider.

    Si vous en voyez, enfermez-vous et prévenez-nous aussitôt. On viendra très vite.
    Elle les remercie d'un sourire presque angélique, qui ne semble pas les convaincre vraiment. Ils hochent la tête en la saluant et remontent dans leur camionnette. Elle attend qu'ils se soient éloignés pour rejoindre la maison, Mao sur ses basques. Pipette est toujours au soleil, poursuivant paresseusement sa sieste, levant un œil qui semble lui dire... Tu as raison !
    Oui, elle est certaine d'avoir eu raison. Un migrant ? Un passeur ? Peu importe ! Un homme jeune en difficulté, en souffrance ! Ce qu'il a emporté ? Elle le lui aurait donné.
    C'est la misère, la peur, la guerre, qui l'ont jeté sur ces routes incertaines. Elle n'aura jamais les réponses à ses questions, une énigme qu'elle gardera pour elle, ne la partageant qu'avec Mao et Pipette, bien plus aptes à comprendre que les hommes.
    Le lendemain, un franc soleil l'accueille au lever du jour. Elle regarde au loin, sur la page, vers la mer. Y a-t-il une embarcation à l'horizon ? Est-ce un effet du soleil qui joue avec les reflets de

l'eau ?
Mao la suit dans sa promenade sur la plage, furetant, courant. Pipette a préféré continuer sa sieste chaleureuse. Il faudra qu'elle habitue Mao à être plus aimable, car des étrangers, il y en aura d'autres, elle en est sûre. Elle sera là pour les accueillir !