VENTS DE SABLE
Extrait pour vous donner envie d'accompagner Rachel dans ses aventures...
De Grenade, elle fuit, par peur de l'Inquisition, à Tanger d'où la violence de son mari la pousse à partir vers les îles Canaries. Elle n'y est pas vraiment à l'abri et entreprend la traversée de l'Atlantique vers l'île d'Hispanola dans le Caraïbes. Elle réussit à se construire une vie nouvelle dans un monde difficile !
Mara essuie régulièrement le visage de Rachel qui paraît maintenant presque apaisée. Sans doute, l'infusion donnée par Diego. Elle ouvre la porte de la cabane en espérant voir sa mère et son frère sur le chemin qui mène à la petite baraque. Elle aperçoit au loin un mouvement dans lequel elle distingue son frère qui court et derrière lui, plusieurs personnes. Elle y distingue rapidement sa mère, vêtue d'une robe de toile grège, passée sur une chemise blanche. Une grand châle marron l'enveloppe pour la protéger du froid et un foulard noir couvre sa tête. Plusieurs personnes l'accompagnent, des femmes aux bras encombrés de linges et de bassines, un homme les domine de sa haute stature, son père, pense-t-elle. Soulagée, elle retourne auprès de Rachel qu'elle rassure en lui annonçant l'arrivée de sa mère. Ils sont tous là, car la parturiente appartient à une famille importante et ils ne veulent pas avoir de problème au cas où l'accouchement ne se déroulerait pas bien. Ils ont peur de la réaction éventuelle de ses proches.
Mara fait des allers et retours entre la couche de Rachel et la porte, surveillant la progression du groupe de villageois, faisant de grands gestes pour les inciter à se dépêcher. Diego reste auprès de la jeune femme, lui parlant doucement en arabe et en hébreu.Si Mara comprend et parle un peu l'arabe comme tous les habitants du royaume d'Al Andalous, l'hébreu lui est inconnu. Elle le reconnait pour l'avoir entendu dans la juderia. Elle est étonnée d'entendre son grand frère l'utiliser avec une telle facilité. Il a du l'apprendre en côtoyant le vieux juif soit-disant médecin. Elle le lui demandera, mais ce n'est pas ce qui la préoccupe maintenant.
Elle prend sa mère par la main lorsqu'elle arrive devant la cabane et rapidement lui explique la situation. Rachel qui a perdu les eaux, qui est en train d'accoucher, là, dans cette baraque en
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planches, sur de vieilles couvertures et Diego qui reste avec elle, lui parle et lui a donné une espèce de tisane infusé dans des herbes du magicien juif...
Sa mère entre seule dans la petite pièce et voit son fils à genoux près de la jeune femme, lui parlant doucement.
— Diego, ce n'est ni ta place ni ton rôle. Ici, on accouche entre femmes.
— Je le sais, mère, mais je ne pouvais pas la laisser souffrir seule.
— Que sais-tu des douleurs de l'enfantement ?
— Seulement les cris qu'elle pousse et que j'ai entendus aussi à la maison, à chaque fois qu'une femme donne la vie !
Sa mère souffle bruyamment en se détournant vers les matrones qui l'accompagnent.
— Que lui as-tu donné ?
— Juste des plantes pour calmer les douleurs.
— Que sais-tu des simples ? Ce que ton vieux juif
t'enseigne ? Les douleurs de l'enfantement sont normales. On est toutes passées par là.
Un grognement approbatif des commères présentes le confirme.
— Sors et laisse-nous faire. Nous connaissons le travail.
Malgré son état, Raquel proteste et chuchote en arabe de le remercier et de le laisser l'assister. Même affaiblie, elle reste la maîtresse et affirme sa supériorité.
La mère plisse les lèvres en une moue désapprobatrice, mais fait cependant signe à Diego de rester près de la jeune femme.
— Ce n'est pas le moment de la contrarier ! marmonne-t-elle.
Les commères s'affairent autour de la parturiente dont c'est le premier enfant. Elles commencent par poser sa tête sur un oreiller qu'elles ont rapporté et, doucement, glisse un drap propre sous elle, tout en laissant les couvertures qui forment un lit plus confortable. Elles regardent avec curiosité autour d'elles, découvrant la cabane où leurs enfants viennent se réfugier, y
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bavarder, jouer, et faire quoi d'autre encore, se demandent-elles. Un nouveau cri de Raquel les ramène à la réalité. Diego s'avance doucement et lui glisse dans les lèvres quelques gouttes d'un élixir qu'il a sorti de sa poche et qu'elles observent avec méfiance. L'effet du produit est assez rapide et Raquel cesse de crier rapidement. Elle continue à geindre en sourdine, en dépit des contractions qui durcissent et soulèvent son ventre. Elle s'agrippe à la main de Diego qui lui parle doucement tout en essuyant son visage, face aux matrones mécontentes mais qui n'osent pas s'opposer à la volonté de la jeune femme.
Le travail de l'accouchement se poursuit lentement et semble parti pour durer. Les femmes s'interrogent sur l'opportunité de prévenir la famille de Raquel, pendant que Rachel et Diego chuchotent. Visiblement, elle demande quelque chose que le jeune homme hésite à accepter. Ils murmurent, l'une quémandant ce que l'autre ne semble pas vraiment décidé à faire. Il finit par acquiescer et sort de la pièce sous le regard soupçonneux des femmes. Il revient au bout de quelques minutes avec une brassée d'herbes qu'il a ramassées près du petit ruisseau. Elles reconnaissent des feuilles de framboisiers et une autre plante dont sa mère demande le nom et l'origine à Diego. Il lui répond rapidement que c'est de l'agripaume utilisée en Asie et dont son vieil ami l'apothicaire lui a parlé. Une grimace de mécontentement accueille sa réponse tandis qu'il prépare une infusion avec l'eau chaude du baquet qu'il fait délicatement boire à la jeune femme alitée qui répond par un pâle sourire de remerciement.
Le travail se poursuit, mais il est vrai que la jeune femme semble moins souffrir. Est-ce la tisane préparée par Diego qui calme les douleurs ressenties par Raquel ?
Les commères s'affairent autour de Raquel, toujours accrochée à Diego. Les contractions s'accélèrent, cependant Raquel semble bien les supporter et trempe régulièrement ses lèvres dans l'élixir que Diego lui présente. Les femmes sont gênées par la présence de Diego et s'affairent pour cacher les
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jambes écartées de Raquel. Un cri plus perçant de la parturiente annonce l'arrivée imminente de l'enfant. La mère regarde et pousse un cri, tout en se signant.
— Jésus, Marie, Joseph. Le bébé se présente mal, je vois ses fesses !
Mara pense qu'après tout, ces trois-là étaient des juifs. Peut- être vont - ils se décider à aider Rachel. Ça arrangerait tout le monde !
Mais non, toutes les commères vérifient. Elles savent que c'est une complication difficile à résoudre et pensent surtout aux ennuis que cela risque de leur causer si l'accouchement se passe mal ! Rachel comprend qu'il y a un problème et des larmes coulent sur ses joues si pâles.
— Je veux Diego, parvient - elle à murmurer.
Les commères se regardent avec étonnement. Qu'est - ce qu'un homme vient faire dans cette histoire de femmes? Surtout un jeune pas encore père et qui ne doit pas y connaître grand chose. Diego s'approche de la jeune femme qui lui murmure à l'oreille. D'abord étonné, il semble acquiescer à sa demande. Il demande à sa mère de faire sortir tout le monde de la petite pièce et de rester avec lui. Murmures, grognements, mécontentements accueillent sa demande. Bon gré, mal gré, les villageoises sortent, laissant Diego et sa mère, ainsi que Mara qui se fait toute petite dans un coin. Son frère la regarde et, d'un signe discret de la tête, lui permet de rester.
Diego s'approche de Rachel et lui parle doucement, mais fermement.
— Rachel, ce que tu me demandes, je ne l'ai vu que dans des livres et sur de vieux manuscrits. Tu es consciente que je ne l'ai jamais pratiqué. Samuel m'en a parlé et m'a expliqué en théorie comment faire. Il a eu l'occasion de le faire quelques fois.
— Oui, je sais, ma mère, pour ma naissance, chuchote -t -elle.
— Tu ne t'en souviens pas vraiment, lui répond il en souriant.
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Une expression apaisée sur le visage, Raquel lui répond:
— En effet, mais j'ai confiance. Samuel m'a parlé de toi et dit que je pouvais compter sur toi, que tu es un de ses meilleurs assistants.
— Assistant est un grand mot. Je ne suis qu'un de ses élèves.
— Son meilleur disciple.
Une nouvelle et très forte contraction l'empêche de finir sa
phrase.
— Dépêche - toi. Le bébé va souffrir si on attend .
Diego se tourne vers sa mère et lui demande de se laver
soigneusement les mains comme lui - même. Il prie Mara d'en faire autant, au cas où elle aurait à intervenir, explique - t-il à sa sœur , tétanisée.
— Je peux sortir, si tu veux. Je préférerai...
Diego la fait taire d'un geste
— Tu restes, on peut avoir besoin de toi !
Mara se dirige vers la bassine et se nettoie soigneusement les
mains, elle ne comprend pas bien ce qui se passe, mais sait qu'il y a un problème. Une naissance est toujours une loterie, tant pour la femme que pour le bébé.
— C'est une manoeuvre externe qu'on va effectuer, explique - t-il à sa mère. C'est à dire qu'on va essayer de retourner le bébé dans l'utérus.
Sa mère le regarde effarée et Mara essaie de se tasser dans son coin, espérant qu'on l'oubliera pour effectuer cela.
— Mais, c'est l'oeuvre de Dieu, répond sa mère en se signant plusieurs fois, tout en marmonnant une prière.
— C'est juste la nature, ce n'est l'oeuvre ni de Dieu, ni du diable !
— Ne blasphème pas, pas ici face à cette naissance que Dieu tient entre ses mains.
Diego soupire avant de lui expliquer la manoeuvre qu'ils vont devoir effectuer. Il tâte le ventre de Raquel et montre un renflement qui correspond aux fesses du bébé.
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— Voilà son siège, dit-il, il va falloir doucement le repousser vers le haut du ventre afin qu'il puisse se retourner.
— Mais tu es fou. On va le tuer.
— Pas du tout, on va procéder très doucement. Mara, viens nous aider. Tu sens sa tête, lui dit-il, en lui montrant une bosse sur le ventre de la jeune femme. Tu pousseras tout doucement vers le bas, car c'est la tête du bébé que tu toucheras et que tu dois faire descendre très lentement, pendant que nous remonterons ses fesses. Tu as compris ?
Mara et sa mère le regardent ahuries. Seule Rachel sourit
doucement, paraissant confiante .
Regardant Diego comme un fou, Mara et sa mère exécutent ce
qu'il leur demande de faire. La femme marmonne entre ses lèvres,
mêlant prières et grognements, tandis que Mara se tait, effrayée
par la responsabilité que son frère lui impose. Elle se tait et serre
les lèvres en repoussant doucement la tête du bébé qu'elle sent
sous ses mains. Elle transpire presque autant que Rachel, elle
essaie de ne pas trop trembler. Elle a peur pour le bébé, pour
Rachel, pour elle, sa mère et son frère. Quel sera leur sort si un
malheur arrive à Rachel ou au bébé ? Sa mère transpire mais obéit
aux ordres de Diego tout en priant. Ils semblent caresser le ventre
de la jeune femme, appuyant doucement et poussant avec lenteur
vers le bas du ventre. Diego demande à Rachel si elle ne souffre
pas et elle lui répond en tentant un pâle sourire et murmurant
"Non, ça va!". Diego lui explique que malgré les contractions qui
s'accélèrent, elle ne doit pas pousser tant que le bébé n'est pas bien
positionné. Elle hoche la tête en fermant les yeux et pinçant les
lèvres.
La petite fille est choquée par la tâche qui lui est confiée, mais elle sait que c'est une situation d'urgence. Diego et sa mère commencent à travailler en douceur, tentant de repousser délicatement les fesses du bébé vers le haut du ventre de Rachel. Mara suit les instructions de Diego, appliquant une pression légère sur la tête du bébé pour la faire descendre.
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La tension dans la petite pièce est palpable. Rachel gémit de
douleur, mais elle sait que c'est la seule chance de sauver son
enfant. Mara se concentre sur sa tâche, sentant la tête du bébé sous
sa main. Elle pousse avec précaution, consciente de la fragilité de
la situation.
Après de longues minutes d'efforts, le bébé commence à se
retourner dans l'utérus de sa mère. Les mains expertes de Diego
guident le processus, tandis que Mara continue de pousser
doucement. Enfin, le bébé est dans la bonne position pour naître.
Le processus d'accouchement reprend, cette fois dans
des conditions plus favorables. Rachel pousse avec force,
soutenue par la mère, Diego et Mara. La petite pièce résonne des
cris de douleur et d'encouragement.
Finalement, le bébé naît, et un cri puissant remplit la cabane.
Il est en bonne santé, malgré les complications initiales. Rachel est épuisée mais heureuse. Elle serre son enfant contre elle, les larmes
aux yeux, son fils !
Diego et sa mère s'occupent de couper le cordon ombilical et
de nettoyer le bébé. Mara observe tout cela, émerveillée par la
naissance miraculeuse. Elle réalise que la vie est fragile et
précieuse, et que dans ce moment, les différences religieuses et
culturelles sont mises de côté pour sauver une vie.
Le calme revient peu à peu dans la petite cabane. Rachel
sourit à Diego, reconnaissante pour son aide précieuse. Mara
regarde le nouveau-né avec admiration. Ce moment restera gravé
dans sa mémoire, une leçon sur la solidarité et l'importance de
l'humanité partagée.
Les commères dans l'attente entendent les pleurs du bébé qui
vient de naître. Elles se sentent soulagées et timidement
reviennent vers la cabane dont elles poussent précautionneusement
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la porte branlante. Elles avancent vers la jeune mère allongée sur
les vieilles couvertures et qui allaite son bébé que la mère de
Diego a lavé avec douceur dans l'eau tiède restant dans le baquet.
Elles hochent la tête et le bénissent, tout en se sentant soulagées
pour leur propre sort. Elles s'interrogent sur l'attitude à adopter,
sachant qu'il n'est pas possible de laisser cette riche jeune femme
dans cette baraque sur cette couche de vieilles couvertures
souillées. Il faut avertir sa famille. Elles marmonnent entre elles
pour désigner le volontaire. Rachel, sans quitter l'air béat que lui
donne la vision de son fils têtant goulûment, appelle Diego et
Mara. A la petite fille, elle ordonne d'aller chez elle prévenir sa
famille afin qu'on vienne la chercher avec un attelage. Elle se
tourne vers Diego et murmure à son oreille. Il hausse les sourcils
en entendant sa demande, puis hausse les épaules en guise
d'assentiment avant de se diriger vers la porte accompagné de
Mara.
Les femmes se taisent et quelques unes sortent et reprennent
la direction de leur village. Seules restent Maria, la mère de Diego
et Mara, et sa soeur, Ines.!
Bonne lecture !



